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RECIT
DES
DIVERTISSEMENS
DE LA FOIRE.
Representez par la Trouppe des
Sauteurs des Forces de l'Amour
& de la Magie.
A PARIS,
Et se distribuë dans la Salle où se font les
Representations,
A la Foire. 1678.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
LA trouppe des Forces de l' Amour & de la
Magie a reçeu tant d'applaudissemens à la
Foire S. Germain par tout ce qu'il y a de Personnes
Illustres en France, qu'elle s'est trouvée engagée de
faire voir de nouveaux Prodiges, dont les Sieurs
Morice & Allard sont les Inventeurs , à la Foire
S. Laurent, où elle pretend par ses soins de meriter
encore mieux l'avantage de plaire; & pour faire
voir ces Sauteurs & ces grandes Postures, elle a
esté obligée d'y joindre par ces Sauteurs la liaison
qui suit.
L'on verra toutes ces beautez pendant la Foire
deux fois par jour.
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LES
DIVERTISSEMENS
DE LA FOIRE.
Le Theatre represente une Campagne fort agreable.
PREMIERE PARTIE.
COLIN, LISETE.
COLIN.
MA foy, Lisete, l'on feroit une Comedie des
plus comiques, du dessein de nostre Voyage;
& je le donne au plus fin de trouver le secret
de nous acquiter de toutes nos commissions
avec une Bourse garnie comme la nostre.
Je t'avouë que nous avons un Maistre aussi liberal que
le plus vilain Gentilhomme de son Village. Cependant
nous sommes icy pour quinze grands jours, & c'est à
nous à les bien employer plutost que nostre argent, car
je croy qu'un bon Repas avec deux ou trois Camarades
de mon appétit, donneroit une terrible atteinte à ce
trésor. Luy montrant sa Bourse petite & legere.
A
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LISETE.
Console toy, Colin; si l'argent de nostre Maistre ne
suffit pas, mes bonnes graces te sont acquises, & tu
pourras en me regardant de tous tes yeux faire, souvent
des bons Repas.
COLIN.
Je suis ton valet! C'est quelque chose pour nourrir
mes yeux, mon amour, & mon coeur, que ton joly mi-
nois; mais mon ventre qui n'a ny coeur, ny yeux, ny
amour, ne s'accommodera jamais de ces Mets pour se
rassassier.
LISETE.
Je te trouve bien délicat! Nicolas & Gros-Jean, qui
sont pour le moins aussi bien bâtis que toy, ont esté huit
jours tous entiers sans boire, ny manger, pour m'avoir
veu seulement une fois sous l'Orme danser une Pavane.
COLIN.
Eh, attens-moy sous l'Orme tant que tu voudras, je
ne suis ny Gros-Jean, ny Nicolas; je suis Colin, & je
n'iray pas assurément que je n'aye disné à plein fonds.
Mais songeons à nos affairs; nostre Maistre nous a en-
voyez icy, toy pour luy faire des bonnes Soupes succu-
lentes, & moy pour luy retenir des Violons, des Sauteurs,
des Danseurs, des Menuisiers, un Poëte, des Acteurs, un
Machiniste, & des Peintres.
LISETE.
Il pouvoit épargner son argent & nostre Voyage; car,
si tu souviens, Valere & moy t'avons fait en un jour
tout ce que tu viens chercher icy de sa part.
COLIN.
Tu rêves, par ma foy.
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LISETE.
Je ne rêves point, & je te va faire voir par raison con-
vaincante & démonstrative, qu'il est encor plus vray que
je ne te le dis.
COLIN.
Le Diable m'emporte si tu ne rêves: mais voyons un
peu ton bel esprit.
LISETE.
Ecoute, & répons-moy précisement.
COLIN.
Voila qui est fait.
LISETE.
L'autre jour lors que Valere te donna une commission
pour porter un Poulet à sa Maistresse, & te commanda
de le rendre en main propre à Diane, & qu'il apprist
qu'au lieu d'avoir suivy ses ordres, & de l'avoir rendu
à elle-méme en personne, tu l'avois étourdîment remis
entre les mains de son Pere; ne revint-il pas au Logis
tout en colere, & ne te dit-il pas d'un ton menaçant?
Monsieur Colin, vous estes un plaisant Violon.
COLIN.
Oüy.
LISETE.
Te voila Violon.
COLIN.
Elle a raison.
LISETE.
Il prist en suite un Bâton, & avec une grace merveil-
leuse, dans le dessein de t'apprendre ton devoir, il te fit
sauter proprement d'un plein saut toutes nos Montées.
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COLIN.
Il est vray.
LISETE.
Te voila grand Sauteur.
COLIN.
Beau Secret pour apprendre à sauter!
LISETE.
Le lendemain de grand matin il prit un Ballay à ton
insçeu; & pour te rendre diligent, il t'alla trouver
dans ton Lit, & te fit faire en cadance le tour de ta
Chambre cinq ou six fois le plus régulierement du
monde.
COLIN.
Il m'en souviendra longtemps.
LISETE.
Te voila Danseur.
COLIN.
D'accord.
LISETE.
Et, s'il eut voulu, Musicien, car il te fit chanter sur
tous les tons. Tu vins tout chagrin me faire des plaintes
de la brutalité de Valere; mais par malheur pour toy,
j'avois autre chose en teste, & sans te vouloir écouter,
je fus obligée de te dire avec mépris, que tu me
nuisois.
COLIN.
J'en créve encor de douleur.
LISETE.
Je te fis, comme tu vois, Menuisier.
COLIN.
Menuisier, bon, bon!
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LISETE.
Par dépit tu descendis au Jardin, & tu composas un
méchant Madrigal contre le mauvais traitement de
Valere, & la cruauté de Lisete.
COLIN.
N'avois-je pas raison?
LISETE.
Plus de raison que de rime; mais faire des Madrigaux,
n'est-ce pas estre Poëte? Tu l'appris par coeur, & te re-
gardas dans ton Miroir avec toute la grace, toutes les
actions, & tous les gestes que tu pûs t'imaginer pour les
reciter agreablement.
COLIN.
Signora, si.
LISETE.
Grand Acteur que Monsieur Colin! Tu fus dans ta
Chambre outré de douleur, n'osant te présenter devant
moy, & tu pris la peine de barbouiller contre la muraille
toutes les disgraces & ma cruauté. Te voila Peintre; &
pour l'embellissement de l'Ouvrage, tu montas au Gre-
nier qui est au dessus de ma Chambre, & avec une adresse
merveilleuse, tu fis une ouverture au plancher, & me
croyant endormie, tu descendis avec une Poulie tout
doucement pour me surprendre.
COLIN.
Justement.
LISETE.
Mais, avec ta permission, si mal adroitement, que tu
te laissas tomber sur le plancher, & te pensas rompre le
col. N'est tu pas Machiniste?
B
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COLIN.
Je renonce à celuy-là, j'ay besoin de ma teste.
LISETE.
Si bien que tu vois que Valere & moy t'avons fait
Violon, Sauteur, Danseur, Menuisier, Peintre, Poëte,
Machiniste, &, s'il eut voulu, Musicien.
COLIN.
Combien prenez-vous par année, ou par mois, ou par
jour, pour rendre vos Ecoliers si habiles?
LISETE.
Rien du tout.
COLIN.
Ma foy, je le croy. Cependant je suis plus habile
Homme que je ne pensois, & voila des apprentissages
à juste prix, qui m'ont pourtant bien cousté des chagrins
& des douleurs, & tu te serois bien passée de m'en faire
ressouvenir.
LISETE.
N'en parlons plus, Colin, une autre fois tu me prendras
plus de soin des Poulets de nostre Maistre. Mais que pré-
tend-il faire de tout cet attirail?
COLIN.
Tu ne le sçais pas?
LISETE.
Non vrayment.
COLIN.
Il veut faire un Divertissement à ses despens, le donner
à Diane gratis, & au Public pour de l'argent.
LISETE.
L'invention est assez jolie pour plaire à sa Maistresse,
& sçavante pour s'enrichir; mais Valere doit arriver
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bientost, il luy faut un Logis, & en suite nous irons à la
Foire voir ce qui s'y passe, & luy retenir tous ses Gens.
COLIN voyant une Enseigne de Cabaret.
Voicy justement nostre affaire. Cette Maison a la
physionomie d'estre commode. Il lit. Aux deux Suisses.
Hola quelqu'un; l'Hoste, Suisse, l'autre Suisse, Garçon,
Maistresse, Servante, Pallefrenier.
UN SUISSE, COLIN, LISETE.
LE SUISSE.
Vardo.
LISETE.
Un Verre d'Eau, ce n'est pas là ton compte.
COLIN.
Il me faut du Vin, non pas de l'Eau.
LE SUISSE.
Pardi diable, mon foy, j'avons bon Chambre garny,
& bon Vin.
COLIN.
C'est ce que nous cherchons; Lisete & moy boirions
bien un coup.
LISETE.
Je te rens graces, bois tant que tu voudras. Pour moy
je m'en vay visiter le Logis, & faire accommoder une
Chambre bien propre pour nostre Maistre.
LE SUISSE.
Entre fous dans mon petit Maison.
COLIN.
Cà Monsieur le Suisse, Allemand, ou Gascon, goûtons
un peu de vostre bon Vin.
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LE SUISSE.
Bon Garçon, moy li veux.
Il appelle ses Gens.
Jacques, Christophle, Georges.
Six Garçons de Cabaret Sauteurs apportent du Vin, & faisant des Pas
figurez, en présentent à Colin.
COLIN boit.
Il n'est pas mauvais.
On luy donne encore à boire, & dit au Suisse.
A vostre santé, mon Hoste.
On présente du Vin au Suisse.
LE SUISSE boit.
A la santé du Roy, Monsir.
COLIN.
Voicy justement le moyen de nous enrôler: Mais ne
mangerons-nous point?
LE SUISSE.
Il appelle ses Gens en son langage. Il vient des sauteurs qui appor-
tent une Table & des Plats, & font des Postures & des Sauts sur-
prenans, en mettant les Plats sur la Table. Les Garçons de Ca-
baret se meslent parmy eux, pendant que Colin mange. Le Suisse
se mesle avec des Postures, & quatre Sauteurs font des Sauts de
Table.
COLIN.
Cela ne va pas mal. L'on m'avoit bien dit qu'il y avoit
icy des Sorciers. Ceux-cy pourront encor servir au Di-
vertissement de Valere.
LE SUISSE.
Il parle son langage, & boit cinq ou six coups, & entre chez luy.
COLIN.
Il m'a fait plaisir, car ma foy je me sentois une grande
disposition à me coëffer. Rentrons, & voyons si Lisete a
trouvé une Chambre comme il faut pour Valere.
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Comme il veut entrer, les deux Sauteurs Suisses sortent, qui sont yvres,
font une Entrée d'Yvrognes, & obligent Colin à danser avec eux.
Apres quoy Colin poursuit.
COLIN.
Je n'ay pas mal commencé. Si tous les marchez que
je feray, sont aussi joyeux que celuy cy, tout ira bien.
J'en tire bonne augure; & si je le fais tous aujourd'huy,
je ne me seray pas oublié, en faisant les affaires de mon
Maistre.
SECONDE PARTIE.
L'on voit sur les aisles du Theatre tous les Tableaux
qui representent les Divertissemens de la Foire.
COLIN rêvant.
En habit d'Opérateur par dessus, & dessous en
habit d'Arlequin.
EN un jour Violon, Sauteur, Danseur, Acteur, Me-
nuisier, Peintre, Poëte, Machiniste, &, si l'on eut
osé, Musicien; cela ne va pas mal. Cependant n'estre
pas content, & ne pouvoir vivre, c'est estre né ou bien
malheureux, ou bien inconstant. Me voila Medecin,
Apoticaire, Chirurgien, Opérateur, & je ne sçay encor
si je pourray parvenir.
LISETE, COLIN.
COLIN.
Lisete, ma chere Lisete, vivat, nostre fortune est faite.
LISETE.
D'où viens-tu? Te voila fagoté d'une plaisante ma-
C
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niere. Est-ce encor quelque Mestier nouveau, & s'est-on
servy, tu m'entens bien?...
COLIN.
Depuis t'avoir quité, je suis devenu grand Seigneur
par ma Suite, & par cet Equipage sçavantissime.
LISETE.
Je ne comprends rien à tout ce que tu dis.
COLIN.
Pour te l'apprendre en peu de mots, je fais aujourd'huy
apprentissage.
LISETE.
Dequoy?
COLIN.
De Charlatan.
LISETE riant.
Tu es, ma foy, passé Maistre pour la Ville; & si tu veux
je t'en feray donner le privilege pour les Fauxbourgs &
pour la Campagne, & je te seray ta Caution. Mais quel est
ton dessein?
COLIN.
Mon dessein est de gagner de l'argent, puis que nous
n'en avons guére; de nous divertir, de profiter des plai-
sirs de la Foire sans qu'il nous en coustre rien, & servir
nostre Maistre. Nous y voicy, réjoüissons-nous, & je te
feray voir apres ce que Colin sçait faire.
L'on voit dans les aisles du Theatre un Sauteur, qui dit, Voicy le
grand Seyda, cet Animal d'Afrique, qui ne boit ny ne mange;
& fait passer le Seyda sur le Theatre, qui est un Animal en vie
fort rare.
COLIN.
Voila une belle Beste, Lisete.
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LISETE.
C'est un bel Animal, Colin.
Il paroist un autre Sauteur, qui dit. C'est icy le grand Opéra, les
Marionetes de Monseigneur le Dauphin, la prise de Chaillot,
le Pere aux autres. L'on va commencer. Les Violons joüent, &
l'on voit des Marionetes danser.
COLIN.
Qu'en dis-tu, Lisete?
LISETE.
Je dis que cela est drôle.
Il paroist un Sauteur, qui dit, ayant des Phioles à la main. C'est icy
la huitiéme Merveille du Monde, ce grand Beuveur d'eau. Il boit.
Vn autre. C'est icy la neuviéme: C'est un Avalleur de Cailloux.
Il mange des Cailloux.
L'on voit un petit Garçon qui voltige admirablement, & tous pré-
sentent des Billets à Colin & à Lisete, & disent tous à la fois:
Entrez, l'on va commencer.
LISETE.
J'ay la teste rompüe.
COLIN.
C'est à mon tour à glisser; tu me vas voir joüer mon
personnage. Que l'on apporte icy tout ce qu'il me faut.
L'on apporte un second Theatre, sur lequel paroissent des Violons.
LISETE.
Que de Valets! Je ne te croyais pas si grand Seigneur.
COLIN.
Commencez?
Les Violons joüent. Il entre des Sauteurs, & premierement une Dame
Ragonde avec deux petits enfans qui font une Entrée fort diver-
issante. Vn Vendeur de Ratons passe, & en vend à Dame Ra-
gonde, qui en donne à ses Enfans. Il vient en suite deux Bourgeois,
deux Bourgeoises, & trois Filoux, qui apres avoir fait des
Pas figurez tres-agreables, s'arrestent devant le Théatre de l'O-
pérateur.
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Colin paroist sur le second Théatre en habit d'Arlequin, fait une
Scene à sa fantaisie, joüe de la Gibeciere & des Gobelets. Il a
à son costé plusieurs Sauteurs. Il prend en suite la Robe d'Opérateur,
& dit à ses Gens.
En attendant que vous irez préparer pour donner
le divertissement à cette Illustre Compagnie, je m'en vay
l'entretenir un moment. Je n'ay qu'un mot à vous dire,
Messieurs.
Dans ce mesme temps, comme il veut commencer, il voit arriver
Valere.
VALERE, COLIN, LISETE.
VALERE en Campagnard.
Place, place, Messieurs, aux Gens de qualité. Je suis
Gentilhomme, & l'on me doit honneur & respect. J'aime
la Comédie, je la veux voir à mon aise, & je prétens estre
placé en Homme de condition.
Les Bourgeois & les Bourgeoises le salüent, & luy font place.
COLIN à Lisete.
Voicy mon Maistre, bonne mine & bon bec.
Colin fait une grande revérence à Valere, & poursuit.
A-tous Seigneurs tous honneurs.
Valere leve son Chapeau, & dit.
Voila un honneste Homme, il connoît la Noblesse.
COLIN.
Il fait deux ou trois revérences, ausquelles Valere répond par d'autres
revérences, aussi-bien que les Bourgeois & les Bourgeoises, & les
Filoux; & Valere dit à la premiere revérence.
VALERE.
Trop d'honneur.
A la seconde.
Tres humble Serviteur.
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COLIN.
Hypocrate & Galien, fameux dans leur Profession, &
dont l'Histoire des Grecs fait tant de bruit , n'estoient
que des Asnes, Messieurs.
Il leve son Chapeau, & tous le levent aussi.
Je suis ce Galien & cet Hypocrate.
LISETE.
Il n'est rien de si assuré, car c'est un des plus grands
Asnes de l'Antiquité.
COLIN.
C'est moy, c'est moy, vous dis-je, qui suis tout, & ne
suis rien. Je guéris l'Hydropisie en un quart d'heure;
la Paralysie, d'un seule regard; la Dissenterie, en éter-
nüant; la Fievre lente, tierce, quarte, & continüe, en
crachant; & le Mal de teste, que les Anciens appellent
Vertigo, en me mouchant.
Il se met en Arlequin, & fait des tours de Gibeciere.
Il reprend
l'habit d'Opérateur, & une Boëte dans sa Cassette.
Voicy,Messieurs,le Trésor de la Santé; tous les Simples
sont enfermez là-dedans, à la reserve toutefois de ceux
qui l'acheteront. Il guérit toutes les maladies du Corps
sans exception; mais sa grande vertu, c'est de guérir
celles du Coeur & de l'Esprit.
Il fait une pause, & change de ton.
L'Homme, dit Plutarque dans les Aphorisme de
Cicéron, est sujet à de grandes vicissitudes. L'Amour, ce
Maistre des Dieux, est celuy qui luy cause plus de fati-
gues. Voicy dequoy, Messieurs, voicy dequoy faire
venir ce petit Amour à jubé. Il n'est point de Maistresse
si farouche dont un Amant bien passionné ne vienne à
bout avec une drachme de cet Elixir mise dans un Ton-
D
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neau de Vin d'Espagne, qu'il faut avaler tout entier le
matin à jeun. Je passerois pour un Charlatan, si je m'ar-
restois sur les loüanges de mon Remede; parlons seule-
ment de son prix, car c'est ce que j'ay de plus pressé à
vous dire. Est-ce un million? Oüy. Tout beau, Galien;
doucement, Hypocrate. La liberalité est la vertu des
Opérateurs. Est-ce une Pistole? Non. Un Ecu? Non.
Qu'est-ce donc, Messieurs? Ce n'est rien pour ceux qui
n'ont point d'argent: Aux Bourgeois, un Invalide; au
Gentilhomme de Ville, Trente sols; mais au Gentil-
homme de Campagne, un Ecu d'or.
VALERE tire sa Bourse, & dit.
Je suis ce Gentilhomme d'un Ecu d'or. Vous jugez
bien que je suis Gentilhomme de Campagne, c'est à dire
Gentilhomme à l'épreuve, au poil, & à la plume.
COLIN prend l'Ecu d'or, & le regarde à part.
Il y a longtemps qu'il n'a veu le Soleil. Voicy la Cam-
pagne, Messieurs, & l'on connoist la veritable Noblesse.
Tenez, Monsieur, je vous donne un trésor de santé pour
vous, pour vostre Femme, pour vos Enfans, pour Colin,
pour Lisete, pour vos Chevaux, pour vos Chiens, & pour
vos Chats. C'est assez, une autre fois je vendray davan-
tage. Donnons le divertissement à ces Messieurs.
Il quite sa Robe, fait un Saut perilleux du petit Theatre
en bas.
Tous les autre Sauteurs le suivent, faisant des Sauts périlleux.
Les Violons joüent, pendant quoy ils font des Sauts & des Postures
extraordinaires, l'une appellée la Belle, l'autre le Panache, &
l'autre la Tour; & comme Colin s'en veut aller, Valere le re-
connoist.
VALERE.
Ah, ah, c'est donc vous, Monsieur Colin? Que veut
dire cecy?
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COLIN.
Que voulez-vous que je vous dise, Monsieur? Grace
à vostre libéralité, j'ay esté contraint pour faire vos af-
faires et les miennes, de joüer le personnage que vous
venez de voir; & c'est un echantillon de ce qu'il vous
faut pour le Divertissement que vous voulez donner à
Diane gratis, & au Public pour de l'argent.
VALERE.
Comment, maraut?
COLIN.
Tout-doucement, point d'emportement; tout va bien,
& il n'y a plus qu'une petite difficulté pour conclure
vostre affaire.
VALERE.
Quelle est-elle cette petite difficulté?
COLIN.
De cettuy-là, sans façon, mettez la main au gousset,
donnez-moy vostre Bourse, & je m'en va vous faire voir
si Colin est un bon Valet, & si vous n'est pas servy à
point nommé.
LISETE.
Et Lisete une Servante d'importance.
VALERE.
Mais l'argent que je t'ay donné est-il déja employé?
COLIN riant.
Six Ecus pour demeurer quinze jours à Paris avec Li-
sete, & donner des arres à tous les Gens dont vous avez
besoin! Vous vous moquez, donnez-moy de l'argent,
ou .. ..
VALERE.
Voila ma Bourse.
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COLIN prend la Bourse, l'ouvre,
& regarde dedans.
C'est quelque chose. Vous n'avez maintenant qu'à
faire venir Diane, & vos Amis, & l'on va commencer.
VALERE.
Point de raillerie, je vous prie.
COLIN.
Voyez-vous cette Bourse?
VALERE.
Hé bien?
COLIN.
Sçavez-vous ce qu'il y a dedans?
VALERE.
Des beaux Loüis du feu Roy; des bonnes Pistoles bien
trébuchantes; des Jocondales; des Brélingues de Guel-
dres, du poids de six deniers, valant six sols six deniers
tournois; des Florins forgez à Vic sous le nom du Car-
dinal de Lenoncour, du poids de deux deniers douze
grains, de la valeur de trente-trois sols tournois; des
Angelos vieux, n'ayans un O au milieu de la nef, de
quatre deniers trébuchans, pour soixante dix-huit sols
tournois; des Francs à pied & à cheval, de deux deniers
vingt grains, de cinquante cinq sols; des grands Ecus
d'or au au moulinet, & des Nobles à la Rose.
COLIN.
Vous vous trompez.
LISETE.
Il est devenu fol.
VALERE.
Comment. C'est l'heritage de mon Trisayeul, qui
estoit bien Gentilhomme.
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COLIN.
Vous vous trompez, vous dis-je. Un peu de patience.
Entrez dans ce Logis, vous trouverez deux Suisses bien
nourris,une Chambre fort commode pour vous reposer;
& dans un quart d'heure vous verrez sortir de cette
Bourse des choses qui vous surprendront. Je vay changer
vostre Or en une Monnoye qui vous donnera bien du
plaisir. Entrez, vous trouverez en Lisete une Servante
fort diligente, & en Colin un Valet ponctuel & fidelle.
Valere veut répondre, mais Colin l'empesche, & le fait entrer.
TROISIEME PARTIE.
LISETE, VALERE, COLIN.
LISETE.
Te voila encor déguisé? Autre apprentissage!
COLIN en Sauteur.
Laisse-moy faire. N'est-il pas vray, Monsieur, que
je suis un Valet qui a toutes les qualitez requises pour
estre nommé Valet d'honneur & d'importance.
LISETE.
Vostre Bourse est vuide , & vous allez voir dans un
moment l'employ de vostre argent, le fruit de nos peines,
& le compte à sol,livre & denier de la dépense que l'on a
fait pour vous servir.
VALERE à Colin.
As-tu suivy mes ordres?
COLIN.
Oüy,tres-utilement, & Lisete est témoin de mon zele.
E
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LISETE.
J'en répons corps pour corps. Ah, Monsieur, que
Diane se va bien divertir, & que vous allez devenir
riche!
COLIN aux Violons.
Joüez, Messieurs.
Les Violons joüent, & il entre un Sauteur Maistre à danser.
LISETE.
On a donné a celuy là les Jocondales, c'est un Maistre
à danser des meilleurs du Royaume.
Le Poëte Sauteur entre.
LISETE.
On a donné à celuy-cy le Florins forgez à Vic sous
le nom du Cardinal de Lenoncour. Cést celuy qui jouë
de....la.... C'est un Poëte, il n'est pas des plus sages, mais
vous en avez besoin.
VALERE.
Bon, bon, ma foy.
Le Peintre Sauteur paroist.
LISETE.
C'est un Peintre, à la vérité gueux, & aimant le bon
Vin, mais fort habile. C'est celuy qui a reçeu de Colin
les Angelos vieux.
Le Menuisier Sauteur entre.
LISETE.
Celuy-cy a eu les Brélingues de Gueldres, valant six
sols six deniers, de la Succession de feu Monsieur vostre
Trisayeul, qui estoit bien Gentilhomme. C'est, comme
vous voyez, un Menuisier.
Ils font tous quatre des Pas figurez, & Lisete en suite dit.
En voila pour vostre argent. Vive l'Emblême de Brus-
cambille, & de son Oyseau Monnoye fait tout.
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COLIN.
Ce que vous venez de voir est sorty de vostre Bourse.
L'argent est un métal propre & nécessaire à tout. Le
vostre m'a rendu sçavant; car pour parler en Politique,
l'argent est le nerf de la Paix & de la Guerre ; en Philo-
sophe, c'est la matiere et la forme de tout; en Geographe,
c'est une Carte fidelle, & si vous la tenez à la main, vous
ferez aisément tout le tour du Monde; en Chimiste, c'est
le Fixe du Volatil; en Medecin, l'Orvietan de tous les
maux. L'Astrologue avec l'argent, fera tonner en
Hyver, & grêler à la Canicule.
Sans luy point de Cadeaux, Fiacre, ny Présent,
Et sans se Monsieur argent
La Jupe resteroit souvent chez le Marchand.
Si-tost que ce métal paroist,
L'on chante, l'on rit, & l'on boit;
L'on se sent de l'esprit, on a l'humeur guerriere,
C'est du beau Sexe le premier Instrument,
Il fait filer doux la plus fiere,
Et graisse la patte au Sergent.
Enfin cet argent est un Diable, & tout le monde en
veut à ce Diable d'argent, & vous venez de voir ce que
j'ay fait avec le vostre.
VALERE.
Il est vray, mais il nous manque des Sauteurs.
COLIN.
C'est à quoy j'ay pourveu, & ce sont eux à qui j'ay dis-
tribué les Ecus d'or au moulinet, les Pistoles bien tré-
buchantes, & les Nobles à la Rose, & j'ay gardé pour
moy les Francs à pied & à cheval; & de tous les Sauteurs
de l'Europe, j'en ay retenu les meilleurs.
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VALERE.
Les meilleurs!
COLIN.
Oüy les meilleurs. Ce sont ceux dont vous avez oüy
parler, & qui ont fait des choses si surprenantes à la Foire
S. Germain.
VALERE.
Je m'en souviens.
LISETE.
C'est donce la Troupe des Forces de l'Amour & de la
Magie, car ce sont les Inventeurs de ces beaux Sauts &
de ces grandes Postures à l'Italienne, qui ont donné tant
de plaisir à toute la Cour & au Public, & dont on vint
nous faire recit à vostre Village; ce qui [v]ous a fait naître
l'envie de donner un Divertissemen à Diane.
COLIN.
C'est justement cela. Sans façon, c'est moy, Monsieur,
qui suis un des Inventeurs; & si je me suis mis à vostre
service depuis quelques mois, c'est que j'estois amoureux
de Lisete, & l'amour fait tout faire. Mes Amis sont avec
moy, & vous allez estre témoin de ce qu'ils sçavent faire,
quand je vous auray fait voir quelque chose de ma
façon.
Les Violons joüent. Colin fait plusieurs Sauts périlleux. Les autres
Sauteurs entrent, font des Pas figurez, sept Postures basses, & sept
Postures hautes & surprenantes, dont voicy le nom,
1. L'Architecture.
2. Les Cascades.
3. Les Arcades d'Hommes, de quinze pieds de haut.
4. Les Chevrons.
5. Les Marmousets, de vingt-cinq pieds de haut.
6. La Perle des Postures, ou la Chute de trois Hommes, de vingt
pieds de haut.
7. La Tour de Babilone.
21
COLIN.
Hé bien, Monsieur, qu'en dites-vous?
VALERE.
Je suis satisfait, voila ce qu'il me faut; & pour ta ré-
compense, je te donne Lisete & cinq cens Ecus, à con-
dition que tu ne me quitteras point , ayant besoin de
toy pour tous les Divertissemens que je veux donner à
Diane, & à qui je vais mander de venir & d'amener ses
Amis, pour voir celuy qu'il faut tenir prest pour demain.
COLIN.
Je le veux de tout mon coeur,si Lisete est à moy, & les
cinq cens Ecus.
LISETE.
Sans les cinq cens Ecus point de Lisete. Va, je le veux
aussi, & je prétens n'estre pas inutile.
VALERE.
Je vous garde tous deux, & vous n'y perdrez rien.
COLIN.
Demain, Messieurs, vous estes invitez à venir voir ce
que mon Maistre vous va faire préparer. Soyez assurez
que vous aurez la joye & tout le plaisir que vous
pouvez ettendre de la Troupe des Forces de l'Amour &
de la Magie.
FIN.
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